Mon oeil / Pierre Mabille

 

        Souvenir d’une salle d’attente réalisée par Marion Robin (1) pendant sa quatrième année à l’école d’art de Clermont-Ferrand.
En entrant dans l’espace de présentation, le spectateur est dans un premier temps confronté à l’envers du décor, qu’il identifie comme le verso d’un espace scénique : structures bois pour tenir deux cloisons en angle, avec sacs de sable pour faire poids sur les bases. Une fois à l’intérieur du décor, la salle d’attente apparaît comme une image 3D à l’échelle 1: deux pans de murs couverts d’un papier peint à motifs géométriques et sol lino imitation plancher, enfin, quelques chaises en skaï et une table basse.
En lieu et place des magazines sont disposés des flip books montrant des personnages assis sur les mêmes chaises, en situation d’attente, d’ennui, ou en train de consulter le même flip book. Le mouvement reconstitué par ces flip book est pauvre, parfois inexistant, c’est parfois juste un plan fixe sur une chaise.
Les bases du travail de Marion Robin patientaient dans cette salle d’attente : son goût pour la mise en scène, les espaces sans qualité, bricolages, leurres, imitation, la réflexivité et les jeux sur le point de vue avec ce genre d’humour détaché.

 

        2004: c’est le rêve d’une surface de représentation qui fonctionne comme la surface d’une fenêtre: elle cadre l’extérieur, et superpose à cette image les reflets de ce qui se passe à l’intérieur.
L’idée c’est : Surface sensible.
La fenêtre autoreverse qui enregistre le réel recto verso. Imagine.
Imagine la mémoire d’une fenêtre.
Histoire mondiale du cinéma depuis la grotte de Platon jusqu’aux Frères Coen, en passant par la période foraine, lanternes magiques, Frères Lumière, Meliès, avec en bonus une sélection d’apparitions divines homologuées (bien souvent aussi dans des grottes). Annexe prospective sur mondes virtuels & jeux vidéo.
Bibliographie incluant histoire raisonnée du spiritisme, l’histoire de la peinture du point de vue de la voyance, les miroirs feraient mieux de s’y prendre à deux fois avant de réfléchir etc. L’invention du verre, le dilemme translucidité et extralucidité, crise mondiale du sujet, l’hologramme a-t-il un futur antérieur etc.

 

        Une image est plate, c’est une surface, un film sans épaisseur, opaque, transparent, translucide, je l’obture. Une image je la prends, je la retourne, je la plie, je la froisse et la défroisse, je la troue, la déchire. Ou je la garde sur moi, je la chiffonne, je la jette. Les images on en a plein, on fait ce qu’on veut.

Mon oeil.
Là où les peintres dans le genre Marion Robin et ceux dans mon genre tombent d’accord, c’est à propos des images: elles ne sont pas forcément des problèmes, mais elles sont au moins des réserves de questions. Une image n’est jamais une représentation exclusive du réel, elle n’est pas une donnée brute, même si elle tend à occuper une position dominante.
Elle est le résultat d’une construction.

 

Petits leurres entre amis – Bricopiécollage

 

Il s’agit d’une attitude face aux images. Avant d’en disposer, de les manipuler, on danse avec elles. Une image on lui tourne le dos ou on rêve d’entreprendre un voyage à l’intérieur. Dans son épaisseur, son vide, sa profondeur de champ.

 

Ce voyage dans l’image reste un rêve, puisqu’elle est plate, et c’est tant mieux.
On peut
toujours
rêver.

 

La terre n’est pas assez ronde

 

        L’Amérique du Nord produit une sensation de déjà vu si forte qu’on n’entre pas dans ce qu’on appelle un pays mais dans une brume d’images provenant d’un grand bazar fictionnel qu’on nous a injecté. Cette brume fait écran, nous dicte un rôle, nous interdit l’accès au réel. Elle nous arrête au seuil.

 

Fabrication artisanale de reflets

Sur cette photographie, le point de vue en plongée confère au paysage des faux-airs de maquette. On est juste avant l’entrée en scène, un petit tour de piste avant, coté cour et côté jardin.
Attention cabane au canada, attention piège.

Si les images sont des pièges même pas peur
si les images sont des pièges l’idée c’est: les prendre à leurs propres pièges.

 

Mirages sur mesure – Vrais-faux semblants

 

Dans une exposition de Markus Raetz (1), le visiteur tourne autour d’une petite sculpture abstraite en fil de fer. Quand son regard aplatit cette abstraction 3D, surgissent des signes lisibles. C’est par exemple une sculpture qui écrit CECI d’un certain point de vue, et CELA d’un autre point de vue.
Magique.
Magique? Imagine.
Imagine une sculpture de M.R., qui présente d’un point de vue le mot magie, de l’autre  son anagramme, le mot image. Cette sculpture existe ou bien elle est imaginée. Ce n’est pas une magie de mage ni une magie de magicien. Juste un tour de passe-passe.
Réalisé avec trucage.
Alors que Markus Raetz utilise la tridimentionnalité de la sculpture pour proposer des vues planes, Marion Robin dépose l’image photographique plane d’un angle sur celui-ci. M.R. et M.R. dévoilent en même temps le truc et l’illusion, le stratagème et son objectif.

 

Détrompe-l’oeil – magique? c’est toi qui vois.

 

À sa manière discrète Marion Robin connecte un ensemble éclectique d’artistes, dont les membres principaux se nomment Athanase Kirchert, René Magritte (2), Markus Raetz (1), Felice Varini, on peut penser aussi à Yaacov Agam, Tatania Trouvé, Richard Wright, Thomas Huber.
En provoquant des courts-circuits entre le cerveau et l’oeil, entre l’intelligible et le sensible, ils pointent la complexité derrière les évidences et accessoirement nous prennent par les sentiments, car ce sont des artistes souvent malicieux, précis et ingénieux.

 

Imagine. Imagine une salle d’attente, un hall, un terrain vague, un angle mort. Dans les moments de vacuité reviennent des bribes d’une ritournelle.

 

Tu me fais tourner la tête

 

À contre courant d’un art autoritaire et spectaculaire, c’est une esthétique du presque rien aux limites de l’inaperçu. Une fabrique de petits désordres & éboulis qui fragilisent les normes convenues de la représentation. L’idée c’est : inverser, renverser, faire valser.

 

On ferait le tour du monde
que ça ne tournerait pas plus que ça.

 

(1) M.R

(2) R.M

 

texte écrit en 2011 à l’occasion de l’exposition Tratteggio,

École Supérieure d’Art de Clermont Communauté