Une réalité peut en cacher une autre / Leonor Nuridsany

 

“(…) et la morale de ceci, c’est : soyez ce que vous voudriez avoir l’air d’être ; ou, pour parler plus simplement : ne vous imaginez pas être différente de ce qu’il eût pu sembler à autrui que vous fussiez ou eussiez pu être en restant identique à ce que vous fûtes sans jamais paraître autre que vous n’étiez avant d’être devenue ce que vous êtes.” Absurde… et tellement logique ! C’est tout le génie de Lewis Carroll dans Les aventures d’Alice au pays des merveilles.

L’apparence trompeuse et l’illusion, la déformation de la réalité et l’émergence de monde interstitiels, voilà ce que partage Marion Robin avec Lewis Carroll.

Comment inventer la réalité ? Quelle part donner aux interprétations et aux corrections que produit constamment notre cerveau sur ce qu’il perçoit ? La première exposition de Marion Robin (au Creux de l’enfer à Thiers en 2005) aborde déjà tout cela. Avec trois fois rien, elle crée de nouveaux espaces, entre la “réalité” et notre façon de la saisir. Parce que dans cet entre deux, tout est possible. Dans une des salles, deux boîtes collées à une fenêtre et percées d’un trou chacune transforment le paysage. L’artiste filtre la réalité avec de petites formes découpées dans du plastique coloré qui se juxtaposent à des éléments du paysage, le cernant et le recouvrant à la fois. Un outil bricolé, des jeux optiques et de légères digressions dans le paysage : voilà toute la magie de cet art là !

Aujourd’hui l’oeuvre se déploie dans le lieu d’exposition-même mêlant avec humour la précision de l’illusion optique et la maladresse de la peinture en trompe-l’oeil. Et si Marion Robin se définit d’abord comme peintre, c’est pour mettre en avant une technique qui, mieux qu’aucune autres, ne trompe pas tout à fait. Un procédé idéal pour ouvrir des brèches. Et nous mener ailleurs : entre l’imaginaire et la connaissance, entre l’illusion et la matière. Voyez “Sans titre”, (2008) et ces cimaises – invraisemblables espace d’exposition, qui défigurent le lieu où elles s’installent comme le travail qu’elles présentent – posées contre les fresques d’une chapelle. Marion Robin déplace ici avec force la prééminence des panneaux immaculés en y peignant en trompe l’oeil, le motif de la fresque qu’ils cachent. Un geste, un seul, mais quel geste ! Ici tout est dit sur la peinture, sur la position de l’artiste et sur la représentation. Et plus encore que cela, l’artiste matérialise cette zone, impalpable et inatteignable qui se situe entre la forme et sa représentation.

Alors pourquoi Marion Robin utilise-t-elle davantage la photographie aujourd’hui ? Pour emprunter d’autres chemins, affiner, grâce à ce nouveau medium, une réflexion qu’elle mène depuis longtemps. Sur la réalité et la copie bien entendu. Mais surtout sur les espaces possibles que la photographie peut créer grâce à des effets visuels qui lui sont propres : la profondeur de champ et l’illusion optique. Effets augmentés et troublés par la planéité du support. Troubles recherchés.

Déséquilibre nécessaire.

 

texte paru dans la belle revue, en 2009